La Parole errante - Centre international de création : Qui sommes-nous ?

 

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La Parole errante
Direction Armand Gatti & Jean-Jacques Hocquard


est soutenue par :

Le Ministère de la Culture
(DRAC Île de France)

Le Conseil régional d'Île-de-France

Le Conseil général de la Seine-Saint-Denis

La Mairie de Montreuil-sous-bois

 




Un auteur, Armand Gatti, une réalisatrice, Hélène Châtelain, un réalisateur, Stéphane Gatti, un producteur, Jean-Jacques Hocquard, travaillent ensemble depuis plus de 35 ans.
Ils ont créé des structures portant différents noms, mais ayant toutes un même but : associer dans une production artistique l’écriture, le théâtre, la musique, la peinture, la vidéo et le cinéma. 
En 1973, fut fondé l’Institut de recherche sur les mass médias et les arts de diffusions (IRMMAD).
En 1975, sont créées Les Voyelles pour produire avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA) une série de 8 films vidéo tournés avec les travailleurs immigrés de Montbéliard, Le Lion, sa cage et ses ailes.
En 1982, le groupe s’installe à Toulouse et invente l’atelier de création populaire, l’Archéoptéryx, Centre national de création imaginé par Armand Gatti à la demande du ministère de la culture. Un contrat de trois ans donna à cet atelier les moyens de fonctionner dans le cloître des Cordeliers prêté par l’Université de Toulouse le Mirail.
Héritière de cette histoire, de ces archives et de ces productions, La Parole errante créée en 1986, s’installe à Montreuil-sous-bois, en Seine-Saint-Denis. L’ensemble du matériel attribué à l’Atelier de Toulouse fut confié à La Parole errante qui, en signant une convention avec le ministère de La Culture et de La Francophonie, devient Centre international de création. La direction artistique est confiée à Armand Gatti et la direction administrative à Jean-Jacques Hocquard. Une mission leur est ensuite confiée par le ministère de la culture afin de créer un lieu « où serait confrontée l’écriture d’auteurs de langue française avec des groupes diversifiés, allant de jeunes éloignés de toute culture classique à certains professionnels du théâtre intéressés ».
Ce lieu appelé La Maison de l’Arbre s’ouvre en 1998, et ce grâce à l’apport, par le Conseil général du département de Seine-Saint-Denis, des anciens entrepôts où Georges Méliès inventa le cinéma.
Depuis 2005, les bâtiments étaient en travaux. Le lieu a été inauguré le 17 novembre 2008, le jour du vernissage de l'exposition consacrée à mai 68, "Comme un papier tue-mouches dans une maison de vacances fermée" .

La Parole errante : un lieu et un livre

 

 

 

La Parole errante est un livre d'Armand Gatti

publié aux éditions Verdier en 1999.

 

 

 

 

 

 

Préambule par Michel Séonnet


Nous en marche vers l’univers
L’infini est une région. Il faut s’y diriger (p. 1353).


Au cours de l’été de 1980, à Pianceretto, dans le Piémont italien, dans cette autrefois « maison de la mère » devenue désormais maison d’écriture, la table de travail de Gatti était presque entièrement occupée par des tas plus ou moins épais de feuilles manuscrites. Bien une trentaine en tout. Disposés côte à côte, sur plusieurs rangées qui parfois se chevauchaient. Comme une sorte de mosaïque. Mais dont à tout moment l’ordre semblait pouvoir être bouleversé. Chaque tas se différenciait par des mots écrits en gros caractères, calligraphiés presque, dont les lettres de couleur ornaient les feuilles de dessus.

C’étaient les chapitres d’un texte en cours d’écriture.

Autour des chapitres en attente, sur la partie extérieure de la table, il y avait presque autant de livres que de tas de feuilles – on pouvait y lire les noms de Carlo Cafiero, Friedrich Hölderlin, Christophe Colomb ; Berlin aussi ; il y avait même une carte d’Irlande.

Au centre de ce dispositif, il y avait juste assez de place pour accueillir un autre paquet de feuilles – blanches, celles-ci. Et des instruments d’écriture de différentes couleurs.

C’était il y a près de vingt ans.

Le manuscrit en cours avait déjà un titre : La Parole errante.

Et pourtant ce n’est pas ce texte que nous avons aujourd’hui entre les mains. Ou plutôt : c’est celui-ci et ce n’est pas celui-ci. Gatti ne corrige pas. Ne modifie pas. Il réécrit. Tout. Chaque fois depuis le début. Et parfois entre temps il jette, détruit, oublie, égare. Et reprend encore. Mais c’est alors comme si des pans entiers du texte passé lui restaient en mémoire. Des chapitres. Si bien que reprenant tout au commencement pour l’une de ces nouvelles réécritures (pour ce texte-là il y en eut sans doute trois) ce n’est pas face au dilemme de la page blanche qu’il se trouve, mais installé dans ce dispositif que manifestait précisément la table de travail de Pianceretto : la page blanche convoitée tout à la fois par les chapitres en attente de réécriture, par leurs mots, par les mots des livres qui entourent la table, qui tapissent les murs. Si bien qu’effectivement, au moment de reprendre l’écriture, c’est cette évidence qui s’impose :

Les mots me lisent.
Ce sont les premiers mots de ce livre.
Mais ils lisent qui ?
Ce Gatti qui vient de s’asseoir à cette table ?
Celui qui était là cinq ans plus tôt ? Vingt ans plus tôt ? Lequel est « le vrai » ?


Au moment où l’écriture du livre (re)commence, la scène est donc en place. Comme un dispositif dramaturgique. Avec ses rôles. Ses positions. Ses espaces.

Il y a les mots. Les phrases. Les chapitres. Ceux des tentatives précédentes. Ceux de deux manuscrits autrefois perdus, abandonnés (l’un, pendant la guerre, mangé par un mouton ; l’autre après la guerre, emporté par une crue de la Seine). Ceux des pièces écrites, des films réalisés, des livres lus, relus, mots complices de Michaux, Joyce, Tchouang-tseu, Walter Benjamin, et bien d’autres.
Il y a les événements. Ceux du siècle. Ceux que l’histoire a retenus et ceux qu’elle a écartés. Tous ces gestes d’hommes, d’animaux et d’étoiles qu’une même lumière semble avoir attirés
: la révolution ? Il y a les différentes existences de celui qui s’assoit à la table.
Existences vécues. Imaginées. Chacune estampillée d’un numéro de matricule (le matricule, depuis les camps de concentration, c’est la signature du siècle).
Il y a :
l’enfant de Chicago,
l’enfant de Monaco,
le résistant,
le déporté,
le parachutiste,
le journaliste,
le cinéaste,
le responsable artistique,
celui des interrogations cubaines,
celui des écritures chinoises,
l’anarchiste,
l’ouvrier des usines de Berlin,
l’homme de Montreuil.
Quand tous sont réunis (mots, matricules, événements) l’aventure d’écrire peut commencer.

Notre scène [disent les mots], c’est toujours une écritoire. Elle a été conçue pour que nous existions. Des pages blanches nous accueillent. Le plus souvent, et selon l’humeur, elles nous entraînent dans la grande aventure de la nuit des signes : la corbeille à papier. Devant l’écritoire, un auteur avec tous ses matricules (même s’il ne peut jamais les avoir tous en même temps). Glissent des pans de monde autour de l’écritoire. Ils dérivent. (Jamais chez nous.) Les mondes errent à l’intérieur des hommes et de leurs matricules. Face à eux nous devenons l’attente : l’attente infinie de la chose écrite (p. 1351).


Attente de la chose écrite, ce livre.
Non pas « récit » (même si des récits ne cessent de le traverser).
Non pas « essai » (même si les mots y deviennent vite tentative de penser – l’écriture, le politique).
Pas même poème (même si, à simplement mettre bout à bout les poèmes qui l’illuminent, il y aurait de quoi composer un des recueils de « grande poésie » de ce temps).
Mais mise en mouvement (des mots, des chapitres, des matricules, du monde tout autour) pour que de « récits » en « poèmes », de « poèmes » en « essais » advienne précisément cette chose écrite.
Ce livre – aussi consistant qu’il soit maintenant entre nos mains – est un livre à venir.
C’est un livre qui en toutes ses pages est un livre en train de s’écrire. Le temps de l’écriture et celui de la lecture ne font qu’un. Ouvrir ce livre, c’est accéder directement au temps de l’écriture. Non pas livre-objet. Non pas livre-oeuvre. Nous lisons ce qui est en train de s’écrire. Devant nos yeux. Et même si, d’un coup, nous sautons cinq cents pages, ce sera pour nous retrouver, encore, dans le présent de l’écriture.
C’est un livre écrit au toujours-présent de l’écriture.


Attente de l’écriture, ce livre contient de fait sa propre préface – il faudrait même dire « ses » propres préfaces. Et peut-être, d’ailleurs, les trois cents premières pages (qui se concluent précisément par le chapitre « Les possibilités du livre à venir ») ne sont-elles que ça. Pré-écriture. Mise à jour des thèmes et des questions.
Prologue. Brouillon. Échauffement. Comme on voudra.
Un livre en quête de sa propre possibilité.
Ce qu’il pourrait être.
Ce qu’il pourrait ne pas être.
Possibilités scandées pendant douze pages (de 27 à 41) comme à tenir ouvert, dès le début, l’éventail de toutes les routes quiseront parcourues.

Par exemple :
Ce pourrait être la métaphore d’un homme et ses âges, devenus tout un siècle dans un personnage, acculés à trouver un langage qui unifierait (en les déchiffrant) les temps des multiples horloges dont nous sommes tramés. Mort dans la plupart de ces horloges, l’homme du siècle ne sait dans laquelle il se survit.
Ou encore :
Ce pourrait être la reconstitution d’un personnage… par ses propres trajets :
– D’une mer à l’autre, de la Baltique à l’Atlantique, le trajet de Friedrich Hölderlin (à la recherche du soleil) ;
– D’un continent à l’autre, de l’Europe à l’Amérique, le trajet de Christophe Colomb (guidé par le soleil) ;
– Du marxisme à l’hôpital psychiatrique, des territoires de l’Anarchie au mont des Oiseaux, le trajet de Cafiero (foudroyé par le soleil).

Mais aussi bien (ou plutôt : en même temps) :
Ce pourrait être la contrefaçon d’un écrit impossible, où l’organique de l’arbre répond à l’agir de l’animal, et l’inorganique minéral au cri de l’homme. Écriture où tous se retrouvent pris dans le même jeu de pigeon vole – non pour dire une chute vers le haut (l’envers d’un continuel paradis perdu), mais pour donner des ailes à un papier sur lequel des caractères sont écrits.
Ce pourrait alors être la tentation d’inverser la chute d’Icare…

C’est un livre qui n’a de cesse que de vouloir inverser les chutes (mais n’est-ce pas le cas de toute l’œuvre de Gatti).
Si bien qu’ici – page 312 – il bute sur quatre mots :
Baleine
Juif
Indien
Loup

Quatre mots-proie, avec le mot bête par-devant […] Quelques voyelles et quelques consonnes (même pas un alphabet) se répondant dans une tragédie permanente : l’extermination.
C’est peut-être cela le « sujet » de ce livre.
Inverser le sens de l’extermination ?

Avec ces quatre mots commence (peut-être ?) l’écriture du livre. Son errance. Une errance géographique, d’abord. Chronologique, même. Des pays sont parcourus. Des lieux. Des villes.
URSS.
Cuba.
Berlin.
Montbéliard.
Saint-Nazaire.
Irlande.
À simplement les citer, on pourrait avoir là les têtes de chapitres d’une habituelle biographie. Ce sont des pays – des villes – où Gatti est passé. Où il a vécu. Où il a rencontré des hommes, des femmes. Où il a aimé. Où il a écrit.
Mais ce sont avant tout des pays – des villes – qui, chacun à leur manière, se sont trouvés à la croisée des interrogations.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Questionnement à l’oeuvre à chaque page de ce livre.
Page 159 (et page 461, aussi) :
Si nous sommes partis sur les pistes du langage, c’est l’utopie qui nous y a conduits. Parmi le peu de réalités dont nous disposons, c’est la seule à être en état de guerre dans ce corps cosmique dont nous sommes partie (inconsciente) sans en avoir le langage. De cette empoignade entre réalités et réalités qui s’ignorent, nous n’avons restitué qu’un cri : LA PAROLE ERRANTE que bien souvent, même, les matricules n’arrivent pas à traduire. Quels que soient nos manuscrits, nos lieux habités ou inhabités, il y a toujours dedans un moment de l’espace cosmique.

Page 1322 :
Pour nous, quelle que soit la forme ou les appellations, c’est toujours à la croisée des deux mêmes segments que nous nous crucifions : l’utopie et l’histoire y deviennent l’écriture, et l’événement y devient oeuvre ou style de vie. Et lorsque nous sommes las, nous prenons les deux noms, les mettons dans un même baluchon, croyant chaque fois réaliser enfin la synthèse. C’est devenu un spectacle.
Nous n’en avons pas d’autr
e.

Page 1346 :
Nous sommes venus apprendre… les mots que doivent inventer les révolutions pour être. Comment les mots et les révolutions peuvent vivre côte à côte en pleine tendresse, et acquérir les vertus des vieux couples. Comment chaque jour ils doivent se réinventer les uns les autres – les vérités de la veille étant moribondes le lendemain. En ce qui nous concerne, mettre fin aux fatalités écrites qui disent la révolution fausse couche des mots, et les mots fausse couche de la révolution.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Des forces antagonistes plus souvent que complices.
Ce livre est l’espace de leur affrontement.
Avec désastres.
Avec déchirements.
Avec les morts plus d’une fois écrites de l’auteur lui-même.
Avec le deuil des mots venus de l’enfance : classe ouvrière, internationalisme. Piétiné par l’histoire, l’héritage du père. Deuil douloureux. Mots que l’on devine en sang. Et la Terre promise, aussi. Et l’avenir pour lequel il fut tant sacrifié – Nous
avons mangé notre futur.

Viendra le constat (page 1041) :
Fini le messianisme.
Alors les mots demanderont :
Où aller ?
Et la réponse sera peut-être : dans l’infini du livre.


L’errance continue. Mais à travers des pays que l’écriture fait naître sur la page (Pays du Milieu – page 1287 ; Pays de Zhu – page 1400 ; Pays de Sudham – page 1498).
Peut-être sont-ils les mêmes que ceux déjà parcourus – et parfois ils le sont.
Peut-être les événements qui les constituent ont-ils déjà été dits – ce sont toujours les mêmes moments du monde.

Mais à ainsi les reparcourir, l’écriture dévoile – peut-être même en prend-elle conscience – sa vraie nature. Un mot ne vient pas sur la feuille pour effacer le précédent – mais pour l’enrichir (Enrichissement de l’un par l’autre).
Un moment du monde ne vient pas effacer ceux qui l’ont précédé – mais, au contraire, il est la possibilité chaque fois renouvelée de tous les convoquer.
Les chapitres qui composent ce livre ne viennent pas rendre caducs ceux qui les ont précédés. S’ils reviennent sur des faits, des gestes, des paroles que les pages ont déjà accueillis – le même nom de ville, de femme, de bataille – c’est pour les redécouvrir, enrichis de tout ce qui a précédé.
Pour les mots, cet enrichissement se dit métaphore – Notre réalité, ce sont les métaphores qui nous la donnent, disent les mots.
Par elles chaque mot à la possibilité d’accueillir l’univers entier, d’être lui et tous les autres en même temps.
Pour le monde (l’histoire, l’écriture) cet enrichissement se dit itération :
L’itération – le faux retour en arrière, le deuxième départ, la façon de métamorphoser le passé en présent et, dans la même opération, le présent en passé (page 1548).
Qu’on relise bien ce qui est dit là. Car c’est peut-être, avec une extrême précision, la manière d’aller et de revenir de ce livre. Sa manière d’errer. De métamorphoser le passé en présent.
Rien ne peut y être définitif. Toute partie, tout texte, tout chapitre, n’y est par nature que tentative, essai, brouillon. La redite est manière de dire. Il n’y a même pas retour en arrière puisque, d’une certaine manière, il n’y a ni avant ni après. Tout est toujours déjà là sur la table. Au présent d’écrire.


Un autre mot vient désigner la manière d’aller de ce livre : esquisse.
Un mot introduit page 993 sous la tutelle de Léonard de Vinci. Pour lui – mais aussi : par lui – l’esquisse est la Création.

L’esquisse porte toutes les possibilités d’une oeuvre qu’on projette, tandis que l’oeuvre réalisée les détruit toutes pour n’en garder qu’une seule… L’esquisse est une divinité aux mille bras. L’œuvre achevée est un unijambiste qui tourne en rond autour de lui-même.

L’esquisse est à la peinture ce que le brouillon est au livre.
Et ce livre, plus d’une fois, annonce qu’il se lance dans des pages de brouillon.
C’est un livre qui brouillonne pour échapper au fini. Pour laisser la possibilité de l’infini infiniment ouverte.
Aux figures si souvent parcourues de l’Exode, de la Longue Marche, du mouvement messianique, à ces figures du temps et de l’histoire mais qui sont tout autant figures du livre (le début et la fin, le commencement et le dénouement) il substitue l’itération.
Et avec l’itération, vient la spirale.
C’est elle qui s’offre comme mouvement à l’ensemble du livre. Spirale multipliée selon toutes ses métaphores – tour, tourbillon, turbulence, danse, déluge même.

Ici commence pour nous, mots, la liberté (la vraie, qui n’a jamais été autre que l’herméneutique) ! L’itération nous fait porteur du vrai et de son message (qui là où nous ne sommes pas, la page d’après, devient le faux et son message). Qu’est-ce qui est vrai ? qu’est-ce qui est faux ? Serviteurs d’apparat de l’itération, nous rendons fous les ordinateurs […] C’est le chaos qui devient l’ordre du mot (p. 1551)

Parce qu’il est l’ordre du monde, aussi.
Cela, la science contemporaine, la physique contemporaine, ne cessent de le répéter. D’où la formidable attirance des mots de ce livre pour la physique quantique, les incertitudes, les réalités fractales. Parce que si l’écriture a quelque chance de devenir véritable dialogue avec l’univers il lui faut bien chercher ses métaphores – et même plus, peut-être : sa grammaire – au plus près des formes et des modèles qui s’efforcent d’en devenir le langage.

Pour le mot, comme l’atome, une équivalence : la particule (la syllabe) est la même chose que son onde (le sens qui l’accompagne).
L’univers est quantique. Le défi posé à l’écriture, c’est de le devenir aussi. Jusqu’à faire subir aux vieilles catégories de la linguistique (fossoyeuse de la parole, comme il est dit plus d’une fois) le même sort qu’ont subi les anciennes différentiations de la physique. Que l’atome soit une onde n’exclue pas qu’il soit en même temps une particule ; que le mot soit porteur de sens n’exclue pas qu’il soit pleinement lettres et syllabes. L’un n’exclut pas l’autre. Toutes les possibilités de l’un sont des possibilités de l’autre. Toutes les possibilités des mots (lettres et syllabes), sont des possibilités du sens. Et donc des possibilités du monde.


Comme il y a des galaxies spirales, ce livre est un livre spirale.
Et d’ailleurs, pour avoir affirmé à de nombreuses reprises qu’il n’y a de révolution que celle du soleil, il lui faudra bien constater que la rotation autour du soleil n’étant ni un cercle, ni même une ellipse, mais bien une spirale, il n’y a donc, aussi, de révolution que spirale.
Et c’est une spirale qui, comme tout, s’écrit à l’intérieur d’une agonie.
Ce qui enfante tout (nos révolutions quelles qu’elles soient, nos cris, nos expériences, nos enthousiasmes, nos prières) c’est le mouvement en profondeur de la Terre qui refroidit. Le Soleil, les planètes, leurs circonvolutions, leurs ellipses, vivent l’agonie d’une étoile. Le Soleil n’est pas différent de l’homme, et l’homme de ses écritures, ils sont un moment d’une même agonie parmi des milliards d’autres (p. 1352).
Mais – est-ce là leçon d’hélice ou de derviche tourneur ? – à force de tourner – et malgré l’agonie (toutes les agonies) – la spirale devient envol.
Envol des mots.
Envol du livre.
Ce livre est tout entier voué à l’envol (un livre peut-il s’envoler ?).
Envol – Léonard de Vinci.
Envol – l’anarchiste Cafiero battant des mains et cherchant à
devenir oiseau.
Lieu d’envol, ce livre, pour tant et tant d’oiseaux.

Le fondateur de toutes les écritures, c’est le vol des oiseaux. Toutes, à des moments différents, sont venues des trajectoires que les oiseaux, selon les saisons, tracent dans le ciel. Elles ont leur place dans les premiers jours de la Création […] Ces trajectoires fondatrices sont encore aujourd’hui la partie vive de la chose écrite – les mots sur le papier n’en étant que les fantômes (p. 1613).

Mais l’envol n’est jamais tentative de fuir dans un ailleurs, un autre monde, ou même une utopie. Le vol est ce qui installe le plus sûrement dans la vocation du monde.
Lorsque – page 1605 – le livre annoncera qu’il devient LE LIVRE DES OISEAUX, ce sera pour devenir poème, pour que le poème devienne robe de femme martyrisée (Rogelia Cruz, guerrillera guatémaltèque), pour que la robe indienne devienne l’arcen- ciel, et l’arc-en-ciel, l’immensité des mots.


Si l’on s’en tenait aux thèmes, aux références, aux personnages évoqués, convoqués, aux obsessions d’oiseaux et de vol, à la présence d’Auguste (le père), de la baleine, de l’archéoptéryx, aux rêves d’idéogrammes, aux arbres, au maquis, à la Chine, etc., on pourrait dire qu’il n’y a rien de nouveau dans ce livre. Que tout ce qui est mis en oeuvre ici l’a déjà été ailleurs.
Alors pourquoi, ce livre ?
Pour que ce siècle, malgré tout (mot ultime des révolutions perdues), malgré ses désastres, ses défaites, ses rêves tombés en cendres, ses exterminations, puisse, lui aussi, devenir vol, oiseau ?
Pour que ceux qui ont connu ces défaites, ces cendres, ces exterminations (loup, baleine, Juifs et Indiens), puissent, eux aussi, avec leur siècle, trouver place dans la grande spirale de
l’univers ?
Les enfants juifs (1 500 000 assassinés) la seule raison pour un mot de ce siècle de s’écrire… Par eux, et seulement par eux, les mots peuvent continuer leur alliance avec les hommes qui, plus ou moins conscients, les écrivent (p. 1699).

Ou bien, dans le même mouvement, pour que, avec eux, parmi eux, celui qui tant d’années durant a couvert des milliers de pages, devienne lui aussi moment de l’univers ?
Nous, en marche vers l’univers, disent tous ensemble les pronoms du livre.
Mais pour cela, il faut devenir poème.
Ce livre est la tentative d’y parvenir.
La tentative d’un homme de devenir poème avec les mots de son siècle et de toutes ses existences, pour devenir étoile parmi les étoiles – agonie parmi des milliards d’agonies.

 

La Parole errante / Armand Gatti. - Lagrasse : Verdier, 1999  - 1757 p. : couv. ill. ; 23 cm. ISBN 2-86432-311-7

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